Le point de vue de l'expert invité

À NOTRE 38E TABLE RONDE ALCO

Jean-Baptiste Pleynet

Actuaire Manager au sein de Periclès group

Les crypto-actifs, auparavant simples curiosités libertariennes ou liées aux geeks, sont en train d’entrer, qu’on le veuille ou non, en interférence avec le monde de la finance classique.

Du jeune étudiant qui a acheté 10 000 Bitcoin à l’époque où cela ne représentait que le prix d’une pizza, au mineur chevronné qui multiplie les machines, les fortunes (bien réelles) construites sur ces actifs intangibles se multiplient. Alors comment intégrer ces sommes dans le système classiques ? Comment réaliser la due diligence des fortunes faites sur les crypto-actifs ?

Débordant de traçabilité

Commençons par une bonne nouvelle : dans une blockchain classique (type Bitcoin), tous les échanges sont publiquement accessibles. Il est donc possible de tracer l’histoire de tous les Bitcoins de leur création à aujourd’hui.

 

Mais rendons-nous à l’évidence : cela n’est pas la solution miracle.

Comment interpréter en effet qu’une crypto-devise, il y a 10 ans soit 1000 transactions passées, ait été utilisée pour des activités frauduleuses? Quel billet de banque ne peut pas en dire autant?

 

Cette traçabilité absolue peut donner une illusion de contrôle, alors qu’elle risque de nous inonder dans un océan d’information qu’il faudra ensuite traiter et interpréter.

D’autant que ces échanges, même s’ils sont publics, sont sous pseudonyme : seules les adresses publiques sont connues.

 

Le problème des actifs anonymes

En plus de cela, s’ajoutent les actifs permettant de jeter un voile sur cette transparence des blockchains primitives. Ainsi, avec la crypto-devise Monero, il n’est plus possible de savoir quelle adresse en détient combien, et quelle adresse a échangé avec qui. Du moins, c’est impossible sans la clé privée.

 

Rappelons que les blockchains sont basées sur un principe fondamental : celui de la cryptographie asymétrique. Il met le binôme clé privée / clé publique au centre de son fonctionnement. La clé publique, c’est plus ou moins l’équivalent du numéro IBAN : connaissant un numéro de compte, il est possible d’y verser de l’argent, mais impossible d’en prélever (du moins sans autorisation). La clé privée, qui va de pair avec cette clé publique, permet quant à elle de faire des virements sortants du compte et donc de dépenser les sommes qui s’y trouvent. Cette clé privée, comme son nom l’indique, doit donc impérativement rester secrète, sous peine de vol des sommes détenues.

 

Dans une blockchain et, à plus forte raison, si elle est anonyme, la clé privée peut être utilisée pour ouvrir les registres et démontrer, de façon certaine, les opérations passées. Ainsi, quiconque souhaite démontrer sa bonne foi et sa bonne volonté peut partager ses opérations passées.

Monero, la crypto-monnaie anonyme la plus utilisée, permet de divulguer des « clés de visions », qui permettent à une personne tierce de voir les opérations, sans pour autant pouvoir disposer des fonds.

 

“ Monero, la crypto-monnaie anonyme la plus utilisée, permet de divulguer des « clés de visions », qui permettent à une personne tierce de voir les opérations, sans pour autant pouvoir disposer des fonds. ”

 

Comment devenir riche en 4 leçons

Il existe plusieurs façons de constituer un patrimoine, grâce aux crypto-actifs, chacune apportant sa complexité et ses spécificités.

 

Dans ce domaine comme dans les autres, un principe immuable s’applique. Celui de Pareto, autrement appelé principe des 80-20 : 80% des cas seront simples et 20% représenterons 80% du travail.

Le trading

Aujourd’hui, généralement , pour acquérir des crypto-actifs et profiter de leur hausse, il faut en acheter. Pour cela, il est possible de recourir à des plateformes d’échange, qui permettent à tout un chacun d’échanger des euros (ou autres devises classiques)contre des crypto-monnaies. Ces échanges peuvent être régulés (comme le sont, au Luxembourg, BitFlyer et Bitstamp) ou non.

Dans le cas où ils sont régulés, les échanges intègrent déjà un dispositif anti-blanchiment. Dans le cas où ils ne le sont pas, ils peuvent ou non en intégrer un, selon leur organisation interne.

La traçabilité découle moins de la blockchain que de la plateforme d’échange : si quelqu’un fait fortune en achetant et vendant des crypto-actifs aux bons moments, il doit être en mesure de le prouver en partageant son carnet d’ordre. Si tous les actifs sont centralisés sur une même plateforme, alors la traçabilité est assurée.

 

Une question demeure : a-t-il payé ses impôts sur les plus-values ? Question simple mais dont la réponse est complexe. En effet, il faut d’abord identifier l’administration fiscale compétente et vérifier si elle a pris position sur l’imposition des plus-values en crypto-actifs ? Dans bon nombre de pays, cette question n’a pas encore de réponse satisfaisante.

 

Le minage

Pour faire (trop) simple, miner c’est dépenser (énormément) de puissance de calcul pour créer des nouvelles unités de crypto-devises. Un mineur est donc quelqu’un qui laisse tourner de puissants ordinateurs(souvent 24/24) pour, en récompense, obtenir des unités de crypto-monnaies nouvellement générées.

 

Ici, la traçabilité des actifs peut être la plus simple : la monnaie est créée et créditée en faveur du mineur. C’est par ce biais qu’il constitue sa fortune. Simple, sauf qu’en réalité, les mineurs le font en passant par des « pools », qui sont des coopératives de minage. Ils se présentent sous la forme de sites internet, et ce sont eux qui sont les propriétaires de la fortune créée, qu’ils recréditent ensuite à leurs membres-utilisateurs. Pour ceux qui ont pignon sur rue, refaire l’histoire de tels échanges n’est pas compliqué. Pour d’autres, moins connus, voire éphémères, l’historique disparait lorsque le site internet disparait…

Mais demeure toujours la facture d’électricité nécessaire pour nourrir des machines à l’appétit gargantuesque.

 

“ Les cryptos actifs posent de nouveaux défis au monde financier dans son ensemble et, en particulier, au compliance officer. Comme toujours, c’est de l’innovation que viendra la solution. ”

Les ICO’s

Une ICO est une levée de fonds utilisant des crypto-devises. Ce type de levée de fond peut être réglementé ou non. Certains pays ont défini un cadre légal. En échange de son investissement, un investisseur reçoit habituellement des « tokens ». Ce sont des jetons numériques un peu selon le modèle les crypto devises. Ces jetons peuvent avoir la valeur d’une action ou, encore, être plutôt une prévente d’un produit futur (comme une place de la finale de la coupe de monde de foot, achetée avant de savoir quelles équipes seront qualifiées). Les ICO’s réglementées ne devraient pas poser de grands problèmes à la Compliance, mis à part le payement par l’investisseur d’éventuelles taxes sur les plus-values réalisées, rien d’insurmontable. Quant aux ICO’s non règlementées, elles peuvent être plus ou moins opaques, certaines proposant un processus de lutte contre le blanchiment et d’autres absolument pas.

 

Le commerce en crypto-devises

Les crypto-monnaies ont, comme leur nom l’indique, vocation à servir de moyen de payement. Certains jouent le jeu en faisant du commerce en utilisant ces actifs. Soit du commerce de biens réels, soit de la prestation de service, par exemple des casinos ou des contrats d’assurance.

La traçabilité de ce type d’opérations est les plus complexe : comment distinguer, uniquement sur base des adresse (Bitcoin ou autre), l’achat d’un jeux vidéo sur la plateforme Steam d’un achat de programme pirate sur le dark web?

 

Il n’y a pas de problème sans solution

Les cryptos actifs posent de nouveaux défis au monde financier dans son ensemble et, en particulier, au compliance officer. Ce dernier est aujourd’hui encore souvent en première ligne dans ces problématiques. Mais aucun problème ne demeure longtemps sans solution.

 

Lors de la création de Bitcoin il y a moins de 10 ans, tout était à faire. Aujourd’hui, de nombreuses startups proposent des outils et services de lutte anti-blanchiment sur crypto-actifs automatisés. Ces outils et services génèrent des rapports d’analyse détaillés sur base d’une adresse : Est-elle impliquée dans des opérations sur le dark web ? Est-elle liée à l’utilisation de
« mixer », des outils pour brouiller la provenance des fonds ? Combien d’opérations effectue-t-elle et à quelle fréquence ?

 

S’il n’est plus aujourd’hui possible de fermer les yeux sur leur existence, l’arrivée des crypto-actifs dans le monde de la finance classique s’accompagne d’une série de services nouveaux qui sont amenés à se développer eux aussi exponentiellement le Bitcoin ne l’a fait. Comme toujours, c’est de l’innovation que viendra la solution.